Par Marco Antonio Cunha Marques
Le Canada est, sans aucun doute, l’un des pays qui accueillent le plus de Brésiliens au monde. Selon les données officielles du gouvernement canadien, en 2021 il y avait plus de 48 000 immigrants nés au Brésil vivant au pays, totalisant environ 143 500 personnes d’origine brésilienne sur le territoire canadien. Cette présence est visible : sur les chantiers, dans les autobus, dans les restaurants, dans les couloirs des centres commerciaux, il y a toujours un Brésilien tout près, travaillant dur, rêvant haut. Mais entre être présent et réellement appartenir, il existe un abîme silencieux.
Et cela nous mène à quelques questions pertinentes qui traversent ce texte : Nous faisons partie du quotidien. Mais faisons-nous vraiment partie du territoire ? Je parle ici à partir du Québec — qui est, en soi, un monde à part au sein du Canada. Un territoire avec une identité culturelle propre, fortement marqué par l’héritage francophone, par la rencontre entre l’urbain et le rural, et par un tissu social dense, vibrant, plein de nuances. Un endroit où l’appartenance ne se conquiert pas avec des documents, mais avec l’écoute, l’adaptation et, surtout, la reconnaissance mutuelle.
Pour l’immigrant brésilien — et, en particulier, pour celui qui vient d’arriver — le chemin est presque toujours ardu. On arrive avec l’espoir d’une vie plus sûre, plus juste, mieux structurée. Mais ce que l’on trouve au début, c’est un quotidien de longues heures de travail, peu de repos, un hiver rigoureux et des défis linguistiques. Le barbecue, seulement l’été. Le temps pour soi, presque jamais.
La saudade, celle-là est quotidienne. Malgré tout, quelque chose en nous résiste. On apprend le français, un français particulier, profondément enraciné dans l’accent québécois. On apprend à jouer le jeu social. À sourire lors des rencontres, à décoder les codes culturels, à interpréter les silences et les regards. On apprend à lire le sous-texte des relations, souvent plus important que les mots prononcés. Peu à peu, on comprend ce qui se peut; et ce qu’on ne comprend pas, on le répond avec un sourire timide.
Et c’est à ce moment qu’émerge une inquiétude collective : Sommes-nous réellement ici — ou seulement fonctionnellement ici ? L’intégration sociale, au Québec, a plusieurs visages. Pour certains, elle vient avec l’emploi, la résidence, les enfants à l’école. Pour d’autres, persiste une sensation de décalage. Je connais plusieurs Brésiliens qui, en retournant au Brésil après des années, ne se sentent plus entièrement brésiliens. Et ici, au Canada, ne se sentent pas canadiens. Une sorte de « terre de personne » émotionnelle et symbolique.
Ce qui manque, peut-être, n’est pas seulement l’accès, mais l’inscription. Une inscription réelle dans le tissu symbolique, politique et social du territoire que nous appelons désormais maison. Il manque de voir nos voix résonner dans les conseils locaux. Il manque d’occuper les espaces de décision. Il manque d’être reconnus non seulement comme main-d’œuvre, mais comme force créatrice de sens pour l’avenir des villes que nous contribuons à bâtir. Occupons-nous un espace ou ne faisons-nous que combler des lacunes ?
Voilà la question que nous faisons résonner ici. Non pas comme critique, mais comme invitation. Une invitation à réfléchir collectivement aux lieux symboliques qui nous sont offerts et à ceux que nous pouvons encore conquérir. Parce qu’être présent ne suffit pas. Il faut appartenir vraiment, et pour appartenir il faut construire. Et pour cela, le chemin est peut-être plus que l’intégration : c’est la reconnaissance, la participation et la cocréation du territoire. En tant qu’acteur légitime de transformation. En tant que force vivante qui ne fait pas que rêver, mais construit. Si nous voulons un Québec réellement inclusif, nous devons repenser la place que nous réservons à ceux qui arrivent. Et nous, Brésiliens, devons aussi occuper avec courage les espaces que nous méritons, non seulement avec notre travail, mais avec notre identité, notre culture et notre voix.
Parce qu’une présence sans appartenance n’est qu’une statistique, mais une intégration véritable, c’est faire partie de l’histoire.
Marco Antonio Cunha Marques, Brésilien résidant au Québec depuis 9 ans, spécialiste en développement territorial et auteur de projets qui promeuvent l’inclusion de travailleurs immigrants et la cocréation d’initiatives sociales et culturelles.