Alors que les grandes villes débordent et que les régions s’effacent, il est temps de penser l’immigration comme un projet territorial audacieux — pas comme une simple réponse à la pénurie de main-d’œuvre.
Par Marco Antonio Cunha Marques
Ces dernières années, le Québec a enregistré une croissance démographique record. En 2023, 217 600 nouvelles personnes ont été ajoutées à la population, dont 52 800 immigrants permanents et 174 200 migrants temporaires, selon l’Institut de la statistique du Québec (Croissance démographique record en 2023). Cet apport humain reflète à la fois l’ouverture de la province et son besoin urgent de renouvellement.
Mais derrière ces chiffres impressionnants se cache une réalité préoccupante. La grande majorité s’établit à Montréal : entre juillet 2023 et juillet 2024, l’île a connu une hausse de 4,2 %, soit 91 000 personnes, représentant 44 % de la croissance provinciale totale (La Presse, 2024). Cette concentration accentue les déséquilibres régionaux et exerce une pression croissante sur les infrastructures urbaines.
Un paradoxe criant
Le Québec croît, mais de façon déséquilibrée. Selon le Recensement 2021 de Statistique Canada, la population immigrante représente 14,6 % de la population provinciale, mais 33 % à Montréal. Un tiers de la métropole est composé de personnes venues d’ailleurs, souvent concentrées dans des quartiers densément peuplés, confrontés à des enjeux de logement, de transport et de précarité.
Pendant ce temps, les régions s’étiolent. Le Bas-Saint-Laurent, par exemple, est passé de 5,2 % à 2,8 % de la population provinciale entre 1951 et 2001(Institut de la statistique du Québec). Et la tendance se poursuit : dans plusieurs MRC, on observe une baisse de la population active, des fermetures d’écoles et un vieillissement marqué. Certains villages sont littéralement à vendre.
On concentre donc l’arrivée des nouveaux citoyens là où la pression sociale est déjà maximale, alors que de vastes pans du territoire manquent de bras, d’idées et de souffle.
C’est un paradoxe territorial qui creuse les inégalités :
· dans les centres, surcharge des services, précarité, tensions interculturelles ;
· dans les régions, solitude des aînés, friches économiques, perte de vitalité communautaire.
Cette fracture géographique est aussi une fracture d’imaginaire : on a oublié que l’immigration peut aussi être territoriale, enracinée et collective.
Une proposition résolument territoriale
Redistribuer l’accueil migrant dans les petites régions est une solution pragmatique : développer des programmes d’intégration active dans des communautés rurales dépeuplées (Gaspésie, Abitibi, etc.) pour revitaliser les écoles, relancer les commerces et remettre des terres en culture.
Des modèles similaires ont été appliqués en Italie (programme Riace), au Portugal (Terra de Todos) et en Espagne, avec des résultats concrets : hausse de la natalité, baisse de la vacance immobilière, renouveau social.
Un projet en cohérence avec les ODD
Ce type d’accueil territorial est pleinement aligné avec les Objectifs de développement durable de l’ONU (un.org/sustainabledevelopment). Il réduit les inégalités (ODD 10) en répartissant mieux les flux migratoires ; il soutient des communautés plus durables en région (ODD 11) ; il stimule l’économie locale par l’emploi et l’entrepreneuriat (ODD 8) ; et il renforce les partenariats entre les acteurs municipaux, citoyens et organismes (ODD 17).
Ce qu’il faut : volonté, structures, incitatifs
Trois leviers peuvent activer cette vision :
· des fonds d’accueil décentralisés pour les MRC, finançant intégration et projets collectifs ;
· des incitatifs municipaux à l’accueil durable ;
· des programmes d’habitat coopératif et d’entrepreneuriat solidaire, co-construits avec les communautés locales et les nouveaux arrivants.
Conclusion : un Québec pluriel et enraciné
Je parle ici en tant qu’immigrant, travailleur et bâtisseur. Quelqu’un qui a porté le Québec sur ses épaules, au sens propre comme au figuré. Je vois chaque jour l’énergie, la résilience et la créativité que les nouveaux arrivants injectent dans cette société. Et je vois aussi l’immensité du territoire québécois — ses villages en veille, ses maisons vides, ses terres en attente d’une nouvelle histoire.
Il est temps de sortir des discours creux et des stratégies centralisées. L’accueil ne peut pas rester confiné à quelques arrondissements montréalais. Il doit devenir un projet collectif, enraciné dans les régions, porté par une vision à long terme, fondée sur la solidarité et la dignité.
Ce que je propose, ce n’est pas une simple politique. C’est une invitation. Un appel à construire, ensemble, un Québec solidaire, durable et vivant.
Marco Antonio Cunha Marques, Brésilien installé au Québec depuis 9 ans, spécialiste du développement territorial, auteur de projets favorisant l’inclusion des travailleurs immigrants et la co-création d’initiatives sociales et culturelles.