Présents, mais absents : repenser le véritable ancrage des immigrants au Québec
Des milliers d’immigrants bâtissent silencieusement le Québec d’aujourd’hui. Mais combien sont réellement inclus dans la mémoire collective et les espaces décisionnels du territoire?
Par Marco Antonio Cunha Marques
On les voit partout. Sur les chantiers, dans les autobus, les entrepôts, les cafés, les couloirs de centres commerciaux. Les immigrants brésiliens sont là — visibles, actifs, indispensables. En 2023, le Québec a accueilli plus de 68 000 nouveaux arrivants, selon le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI). Parmi eux, les Brésiliens forment une communauté en forte croissance. Et pourtant, entre être là et appartenir vraiment, il y a un vide silencieux qui mérite réflexion.
Le Québec est un territoire singulier. Ni tout à fait nord-américain, ni tout à fait européen, il est marqué par son héritage francophone, ses contrastes entre centre et périphérie, et son sens profond de l’identité collective. Ici, l’appartenance ne se décrète pas par un statut migratoire — elle se forge dans l’écoute, la réciprocité, la reconnaissance mutuelle.
Mais pour les nouveaux arrivants, le parcours reste semé d’embûches. Ils arrivent avec des rêves de sécurité, d’équité, de dignité. Ils trouvent souvent des horaires exténuants, l’hiver rigoureux, la barrière linguistique et peu de temps pour soi. Malgré cela, ils tiennent bon. Ils apprennent le français — ce français québécois si particulier. Ils décodent les règles sociales, les non-dits, les silences chargés de sens. Ils sourient aux bonnes personnes, au bon moment, de la bonne manière.
Et pourtant, une question persiste :
Sommes-nous réellement ici… ou seulement fonctionnellement ici?
L’intégration ne se limite pas à l’emploi ou au logement. C’est aussi une inscription dans l’imaginaire collectif, une place réelle dans le récit du territoire. Beaucoup de Brésiliens — et d’autres immigrants — finissent par ressentir un dédoublement identitaire : ni tout à fait d’ici, ni complètement de là-bas. Un entre-deux discret, mais puissant.
Ce qui manque n’est pas seulement l’accès aux droits, mais l’accès aux récits. Peu de Brésiliens siègent aux comités de quartier ou participent aux consultations citoyennes organisées par les municipalités. Rares sont ceux dont les voix résonnent dans les politiques locales, pourtant conçues pour être inclusives. Trop souvent, nous sommes perçus comme main-d’œuvre temporaire — et non comme porteurs de culture, de sens, de visions pour l’avenir du territoire.
Il ne suffit pas de remplir des postes vacants. Il faut construire ensemble une société où chaque présence devient contribution, et chaque parcours migratoire, une brique symbolique de l’identité québécoise contemporaine.
Cela exige un changement de paradigme : passer de l’intégration à la co-création. Offrir aux nouveaux arrivants non pas une place prédéfinie, mais un espace d’expression. Non pas une adaptation passive, mais une participation active. Non pas une intégration quantitative, mais une inscription qualitative dans la mémoire collective.
Si le Québec aspire réellement à l’inclusion, il devra ouvrir davantage ses espaces symboliques. Et nous, immigrants brésiliens, devons aussi avoir le courage d’occuper ces espaces — non seulement avec notre force de travail, mais avec notre voix, notre art, notre intelligence territoriale.
Car une présence sans appartenance n’est qu’une statistique.
Mais une intégration réelle, c’est faire partie de l’histoire.
Marco Antonio Cunha Marque, Brésilien installé au Québec depuis 9 ans, spécialiste du développement territorial, auteur de projets favorisant l’inclusion des travailleurs immigrants et la co-création d’initiatives sociales et culturelles.